Le prix ArtBox Digital 2019 pour Bogotá a déjà sa propriétaire.

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Le prix ArtBox Digital 2019 pour les artistes de la capitale colombienne a été décerné à Ana Maria Baquero pour son projet « El rebusque » (La débrouille).

Avec cette proposition, la jeune artiste soulève une réflexion sur la façon dont les travailleurs du secteur informel dans les économies du Sud (telles que la Colombie ou l’Afrique du Sud) deviennent un code de plus du système capitaliste mondial et comment, malgré le chaos apparent, ils génèrent une structure fonctionnelle au sein du même système.

Cette réflexion sur le capitalisme dans les pays dits “en développement” et le rôle que le système attribue aux citoyens (soit en tant que consommateurs, soit en tant que travailleurs) est une question transversale que l’artiste interroge à travers son travail artistique.

Dans cette interview, Ana Maria partage avec nous un peu plus sur son expérience en tant qu’artiste et en tant que lauréate du prix ArtBox Digital 2019.

ABD : Ana Maria, parle-nous un peu de ton parcours.

Je suis une artiste visuelle diplômée de l’Université Francisco José de Caldas, une université publique qui m’a donné la possibilité de réfléchir sur des situations quotidiennes qui font partie de ma vie et de mon environnement.

L’un des principaux sujets que j’aborde dans ma pratique artistique est la relation entre la production et la consommation. J’essaie de voir comment nous nous installons dans une dynamique d’achat et de vente de produits, de temps, de compétences, de services, etc. Et dans quelle mesure nous utilisons l’économie de marché à notre avantage, ou si au contraire, elle profite de nous.

 

Mon intention est d’apporter différents points de vue sur l’expérience individuelle de ceux qui participent aux derniers maillons du marché du travail. Cet intérêt est né grâce à de multiples emplois que j’ai dû faire et au sentiment d’avoir plus de valeur pour ma capacité à produire qu’en tant que personne. Cette réflexion s’est développée parallèlement à mon intérêt pour la création numérique, notamment l’animation et récemment la programmation, qui me permettent de participer à un système de plus en plus « datifié ».

Dans le monde du numérique et souvent artistique, Crila Regina est le pseudonyme que j’ai choisi pour représenter mes créations. C’est sous ce nom que je publie sur ma chaîne YouTube, dans laquelle je télécharge des vidéos qui font partie d’une série d’animations, l’une d’entre elles est la « Ruta repetida » (Route répétée »), qui compte aujourd’hui 3 animations, dont 2 ont remporté la deuxième place du prix « Arte Joven 2018 » (Jeune Art 2018) de la ville de Bogotá.

D’autre part, j’ai participé à des expositions telles que « Beyond the pussy 2019 » au Costa Rica, où j’expose ma série intitulée « My crying crush », qui explore les feuilletons latino-américains comme archétypes du drame dans les relations interpersonnelles.

ABD: Que peux- tu nous dire de ta proposition «El rebusque» qui t’as valu le prix ArtBox Digital – Bogotá ?

Ma proposition pour ArtBox Digital est une réflexion sur le travail informel du point de vue des travailleurs et de leurs potentiels clients. En Colombie, par exemple, jusqu’à 60% du revenu des travailleurs provient du secteur informel (1), et ces travailleurs informels sont souvent stigmatisés et considérés illégaux, alors qu’en fait ils n’ont pas d’autre alternative dans un pays où le taux de chômage est élevé, à l’égal que Johannesburg, qui compte également jusqu’à 25% de travailleurs informels (2).  

Avec mon projet je propose de créer une animation interactive qui sera réalisée collectivement avec différents artistes de Johannesburg. Il s’agit aussi de reconnaître à ces travailleurs leur importance dans la société avec un regard plus digne.

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1. Étude conjointe du Bureau international du Travail (OIT) et du Secrétariat de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Mondialisation et emploi informel dans les pays en développement. Imprimé par le Secrétariat de l’OMC, Suisse, 2009
2. Tracy van der Heijden in: SALGA: Guidelines for Munisipalities in Respect of Adopting a More Developmental Approach Towards the Informal Economy. (2012): pg 12.

ABD: Quel est ton programme pendant ta résidence à Johannesburg?

L’une des premières choses que je veux faire en arrivant, est de d’étudier les facettes du travail informel à Johannesburg. Cependant, je sais que ceux qui le comprennent le plus sont ceux qui y vivent, donc sous un format laboratoire, je travaillerai avec un groupe d’artistes intéressés par la création numérique et la programmation, pour développer ainsi le projet d’une manière collaborative.

La première semaine sera consacrée à l’ouverture du laboratoire où nous établirons ensemble la dynamique de travail ainsi que la conception de l’animation interactive, pour laisser place dans les semaines suivantes à sa création, d’abord visuelle, puis interactive, grâce à une programmation qui permettra l’interaction avec le spectateur.

ABD: As-tu eu déjà l’occasion d’être en contact avec le monde de l’art en Afrique?

Franchement pour moi l’Afrique c’est un territoire exotique. Le premier contact que j’ai eue avec l’art du continent était il y a environ 5 ans quand un groupe musical appelé Die Antwoord est venu à mes oreilles, j’ai tellement aimé que je continue d’écouter.

Des années plus tard, j’ai également découvert le mouvement artistique populaire La Sape, que je considère extrêmement intéressant et beau. Pour le reste, j’ai hâte de connaître le débordement culturel et artistique que l’Afrique du Sud en particulier et l’Afrique en général peuvent avoir, et je sais que j’aurais d’agréables surprises et beaucoup d’inspiration.

ABD: Qu’est-ce qui t’as motivée à participer à cet appel. ?

J’étais à la recherche d’un appel à projets, en particulier un lié au domaine des technologies et ce qui m’a intéressé dans le prix ArtBox Digital était l’idée de susciter une réflexion autour du Sud. 

Parmi les nombreuses particularités du sud global, la première chose que je pensais c’est au fait qu’il s’agit d’une région principalement composée de pays en développement et je voulais aussi réfléchir sur les éléments communs qui peuvent relier des pays en développement comme la Colombie et l’Afrique du Sud, c’est pourquoi j’ai décidé d’enquêter un peu et de postuler à cet appel.

ABD: Qu’est-ce que ce prix signifie pour toi?

Pour moi, cela signifie beaucoup de joie de pouvoir emmener mes idées dans un endroit si éloigné de ma vie quotidienne et de dialoguer sur des thèmes comme le capitalisme à partir d’expériences personnelles diverses et propres à une autre culture. C’est une manière d’enrichir mon processus, ainsi que les processus des autres. Cela me provoque des émotions et signifie également pour moi la grande responsabilité de générer un résultat gratifiant pour ceux qui participent au laboratoire, et si possible, pour les travailleurs informels avec qui nous aurons l’occasion d’échanger au cours du projet.

Malgré quelques directives concernant le laboratoire et ma proposition initiale, le résultat sera complètement spontané au fur et à mesure de son évolution, je suis sûr que j’apprendrai beaucoup dans le processus et que ce sera une expérience très enrichissante.

L’appel ArtBox Digital est un projet de TRIAS CULTURE réalisé en coordination avec Plataforma Bogotá (laboratoire interactif de la ligne Art, Science et Technologie) de l’IDARTES (Instituto Distrital de las Artes), de la maire de Bogotá et sous les auspices du Festival africain de l’innovation numérique «Fakugesi» et Griot.